
A la lecture de D.W.Winnicott, j'ai appris , et surtout compris beaucoup de choses .
Ma formation d'enseignante spécialisée dans les troubles du comportement et les déficiences intellectuelles m'a obligée à me questionner sur la relation pédagogique, bien-sûr, mais aussi sur la relatio , d'une manière générale.
Winnicott est un médecin pédiatre et pychanalyste britanique .
Il découvre la notion "d'espace transitionnel", une sorte de"troisième espace paradoxal ni intérieur ni extérieur situé dans l'espace potentiel entre le bébé et sa mère. Dans cet espace se développe une aire de jeu et de créativité où l'enfant se voit offrir, si la mère est suffisamment bonne, la possibilité de faire des expériences fondamentales pour sa maturation et son intégration."(wikipédia) .
Winnicott part de la relation mère -enfant . Tout d'abord, "le visage de la mère est le premier miroir de l'enfant ". Ainsi, "la mère "suffisamment bonne " répond-t-elle à presque toutes les attentes du bébé. La notion de "holding" (maintien , support...), définit un aspect important de cette relation primitive... Le "holding " se réfère d'abord au geste maternel de tenir un enfant dans ses bras. Mais la notion dépasse très largement cette référence au geste. C'est aussi l'adaptation jour après jour aux changements dus à la croissance et au développement... La notion de "holding est donc évolutive" .( M. Dupuy, Les Cahiers Beaumont ).
L'adaptation de la mère se fera moins étroite. Toujours préoccupée par son enfant au début de leur relation, la mère montre peu à peu qu'elle a d'autres préoccupations que lui : c'est l'expérience du manque. Si le climat de confiance est suffisant, cette expérience se transformera en expérience culturelle.
L'existence d'une transition, d'un espace intermédiaire entre le rapport fusionnel, subjectif , et le rapport distancié, objectif aide l'enfant à supporter la séparation. Cette "aire transitionnelle", qui gardera toute la vie sa valeur fonctionnelle, est la matrice du processus de symbolisation. Notre vie culturelle toute entière se situe dans l'aire intermédiaire de l'expérience.
" Il existe un développement direct qui va des phénomènes transitionnels au jeu, du jeu au jeu partagé, et, de là, aux expériences culturelles" (Winnicott : "jeu et Réalité).
Dans ma classe j'ai mis en place des situations de jeu . Un rituel nous permet, mes élèves et moi, de nous retrouver régulièrement autour d'un jeu, et de vivre ...ce qu'il y a à vivre. Il faut dire qu'ils sont très angoissés, marqués par l'échec scolaire et leurs difficultés familiales ou sociales. Il était urgent de trouver un terrain de pacification et d'observation. Très vite, s'est installé un climat de détente et de confiance, avec un sentiment d'appartenance à un groupe. Des remarques amicales ont permis de "reconnaître l'autre" dans son humanité. De l'humour, et une dédramatisation certaine ! Pourtant, il s'agit bien de gagner ou de perdre. Lorsque se sont manifestées des réactions violentes, dues à la peur ou au refus de perdre, un accueil était déjà en place. L'espace de jeu aménagé en classe sert de " contenant ", ou de "holding", nécessaire pour supporter l'angoisse du jeune, ses symptômes, son agressivité...
Les élèves jouent pour finir d'apprendre la vie : la séparation d'avec la mère le manque, ne sont pas élaborés. La médiation culturelle permet à l'enseignant de continuer cette élaboration tout en restant pédagogue. Les angoisses primitives sont élaborées. Il s'agit d'un"travail", d'une transformation d'un état à un autre.Et ceci peut devenir un "apprentissage", scolaire bien entendu ( selon le type de jeu choisi), avec un enrichissement des compétences et de connaissances.
Winnicott fait la distinction entre "play" (le jeu) et "playing" ( 'action de jouer) . Pour lui , " jouer , c'est faire", "jouer, c'est une expérience".
Il y a l'émergence d'un "regard ...sur les autres, d'abord, puis sur soi... une certaine "réflexivité", une prise de conscience de ses mécanismes, du décalage entre l'angoisse manifestée, et la situation de jeu, par exemple. Cette expérience de jeu est ensuite comparée à une expérience de travail en classe...reviennent les mêmes angoisses...vues différement...
J'ai fait un mémoire sur ce sujet ...j'ai bien exploré la question !
Mais cela m'a énormément apporté au niveau de ma propre compréhension de la possibilité naturelle offerte à tous de "guérir" .
Cela m'a permis de voir :
Le rôle du passage par la créativité, par la relation au groupe, de l'effet "contenant" et "accueillant" de celui-ci.
L'existence d'un "espace intermédiaire ", "entre intériorité et extériorité" .
La prise de conscience qui naît d'abord à l'échelle du groupe, puis qui est intériorisée.
Les angoisses primitives qui sont mises à "distance" par la symbolisation, par le passage par la culture.
L'espace entre la mère et l'enfant, devenant un espace de plus en plus grand, ouvert à une communauté, à l'humanité.
Pour Winnicott, le jeu permet d'accepter les contraintes de la réalité, tout en se jouant d'elles ...Cette prise de distance semble être un processus incontournable.
C'est certainement l'équivalent, l'ébauche, de l'attitude du témoin neutre, de l'observateur. Il s'agit d'un "désengagement", d'un "désinvestissement"; par l'intermédiaire d'une relation non fusionnelle, aimante; ou d'une expérience artistique, créative, culturelle.
Cela ressemble à un travail thérapeuthique. Pourtant, ce qui est décrit est un "processus naturel" , ou plutôt "humain" . Voir "sacré". Comme si l'intention de Dieu était à l'oeuvre , qui est de guérir les coeurs pour laisser la place à l'amour ; comme si se manifestait "l'intelligence de la Vie" ...
Guérir en vivant toutes nos angoisses, nos peurs, dans les bras de Dieu.
Tout cela , je ne l'ai pas écrit dans mon mémoire !
Je n'ai pas dit non plus à quel point je me sentais proche de mes élèves, ressentant comme eux ces angoisses, et ce manque. Simplement, je ne suis pas avec eux pour l'exprimer, bien au contraire. Auprès d'eux j'ai le désir de voir, de transformer, et d'offrir ce que j'ai reçu moi-même.
Je ne suis qu'au début d'une longue suite de découvertes, qui me permettent de faire des ponts entre ce que je ressens intérieurement en vivant le chemin spirituel, et ce que je vis au quotidien, au plus près de l'humain.