Djalal al -Din Rumi, le grand maître de la mystique soufie du XIIIème siècle, est peut-être pour moi le poète des poètes, parce qu'on le lit sans penser une seconde à la poésie. Il est plus attirant pour moi que la plus belle des filles. On devrait même m'arrêter parce que je le lis, parce qu'il me donne un sentiment d'ironie par rapport au monde. Le savoir est plongé dans le coeur de Rumi, ce qui fait que son coeur devient une toupie. Il fait ce que Maître Eckhart se contente de dire. Ses poèmes sont comme les gouttes d'eau qui jaillissent de la salade qu'on essore, la salade étant son coeur. Rumi est si épris de l'instant que c'est comme s'il était lui-même la source de Dieu. C'est une étoile qui explose en projetant une bruine de diamants: il y a à la fois un chaos, un souffle comme celui d'une bombe, une grande destruction de tout, un éparpillement énorme et une unité absolue. Ce qui rend cette unité dans l'éclatement de tout absolument incontestable, c'est l'ivresse ou la joie. Lire Rumi, c'est être jeté en l'air avec les fusées de son écriture, comme la rose sort de la rose par son parfum. Tout se mélange et en même temps tout est à sa vraie place, comme au coeur d'une rose ou d'un cyclone. On dirait qu'il a traversé vraiment le ciel de la logique. Ce que j'aime dans sa pensée, c'est son mouvement, semblable à celui du va-et-vient des abeilles entre la ruche et le pré qui peut se trouver à plusieurs kilomètres. Au fond, la ruche est un peu comme un monastère, fait de cellules minuscules, avec au-dessus le bourdonnement de la prière, et les abeilles sont un peu comme des religieuses. Il y a des milliers d'extases devant une ruche, qui sont comme une danse d'ivresse. Quant aux abeilles, elles sont comme des danseuses soufies, on peut aussi penser à elles comme à de grandes mystiques.
Christian Bobin
La Lumière du Monde
Je m'apprêtais à partager un court extrait de ce livre qui m'avait fait rire aux éclats. Je cherche l'extrait et ne le retrouve pas . A la place je trouve ce texte que je découvre comme si je ne l'avais jamais lu. Alors que j'ai lu le livre plusieurs fois. Et cela la veille de mon départ à Istanbul, auprès des danseuses soufies. Joie ! Sylvie