"Le désert est le lieu des prophéties parce qu'il offre naturellement aux regards de l'être humain les horizons de l'Infini. Pour les nomades au déplacement perpétuel, la finitude dans l'espace se marie à un sens de la liberté mêlée, ici encore, à l'expérience de l'éphémère, de la vulnérabilité et de l'humilité. Le nomade apprend à passer, à se faire étranger, et à appréhender, au coeur de l'infini linéaire de l'espace, la finitude cyclique du temps: c'est l'expérience de vie du croyant que le Prophète décrira plus tard au jeune 'Abdallah ibn 'Umar en des termes qui rappellent cette dimension : " sois sur la terre comme un étranger ou un passant."
Ces premières années de la vie du Prophète vont nourrir une relation tout-à-fait particulière avec la Nature, qui demeurera une constante tout au long de sa mission. L'univers est empli de signes qui rappellent la présence du Créateur et le désert, plus que tout autre, ouvre l'esprit humain à l'observation, à la méditation et à l'initiation au sens. Ainsi trouve-t-on de multiples versets du Coran qui renvoient au livre de la création et à ses enseignements. Le désert, où la vie, la végétation et la verdure sont apparemment absentes, montre et prouve régulièrement à la conscience observatrice de l'homme la véracité du miracle du retour à la vie:
Tu vois, parmi Ses signes, la terre comme prostrée [par l'effet de la sécheresse] s'animer et s'épanouir dès que Nous descendons sur elle quelques ondées du ciel. Celui qui lui rend la vie est aussi Celui qui fait revivre les morts, car Sa puissance n'a pas de limite.( Coran , 41, 39).
Cette relation à la nature fut telle dans la vie du Prophète, et ce dès son plus jeune âge ( le message coranique est également traversé de tant de versets renvoyant le croyant à observer, à méditer et à voyager), qu'on parvient aisément à la conclusion que la vie à proximité de la Nature, dans son observation, sa compréhension et son respect, est un impératif de la foi profonde. Bien des années plus tard, alors que le Prophète est à Médine, en butte aux conflits et aux guerres, la Révélation- au coeur de la nuit - tourne son regard vers un autre horizon de sens:
Il y a certes dans la création des cieux et de la terre, et dans la succession de la nuit et du jour, des signes pour ceux qui sont doués d'intelligence. (Coran , 3, 190)
Il est rapporté que le Prophète pleura une nuit entière lorsque ce verset lui fut révélé. A l'aube, lorsque le muezzin Bilâl, venant faire l'appel à la prière, le questionna sur la cause de ses larmes, il lui expliqua le sens de sa tristesse et ajouta: " Malheur à qui entend ce verset et ne le médite pas!"."
Tarik Ramadan
"Muhammad, Vie du Prophète"